Et le prix 2020 de la Closerie des Lilas, présidé par Josiane Balasko, est décerné à… Sandrine Collette pour « Et toujours les Forêts » (JC Lattès). Entretiens avec la lauréate, Carole Chrétiennot et Emmanuelle de Boysson. Un dossier d’Anne Bassi., 23 avril 2020

La littérature féminine est à l’honneur : le prix 2020 de la Closerie des Lilas, dont le jury est présidé cette année par Josiane Balasko, est décerné à Sandrine Collette pour son roman « Et toujours les Forêts » (JC Lattès). Un roman sur l’instinct de vie aux allures de fin du monde… Un livre remarquable qui angoisse autant qu’il séduit en ces temps de confinement.   

Notre chroniqueuse littéraire, Anne Bassi, a recueilli les témoignages de Carole Chrétiennot, d’Emmanuelle de Boysson, toutes deux co-fondatrices du Prix, et, bien entendu, la réaction à chaud de la lauréate Sandrine Collette.

 

Un livre à lire, notamment en version numérique, en attendant l’ouverture de nos chères librairies indépendantes.

Fermeture des librairies, rentrées littéraires décalées… Malgré le confinement, les fondatrices du Prix de la Closerie des Lilas ont souhaité continuer de s’adresser aux auteurs et aux lecteurs et de maintenir le prix. C’est dans ces moments difficiles que la culture est indispensable. Chaque prix est un espace incontournable de reconnaissance littéraire et de visibilité. Il invite aussi à réfléchir à la condition d’auteur sans laquelle la chaîne du livre n’aurait pas lieu d’être.

Crée en 2007, le Prix de la Closerie des Lilas a pour objectif de faire connaître une littérature féminine de qualité. Chaque année il couronne une romancière de langue française dont l’ouvrage paraît entre janvier et mars.

Les fondatrices composent le jury permanent mais par souci d’indépendance et d’ouverture, leur volonté est d’inviter des jurés différents chaque année. Il rassemble des femmes du monde des arts, des lettres, de la presse, des sciences et de la politique. La présidente du jury 2020 est Josiane Balasko.

 

Sandrine Collette, vous venez de recevoir le Prix 2020 de la Closerie des Lilas pour votre livre « Et toujours les Forêts » (JC Lattès). Pourquoi avoir choisi le thème de la catastrophe écologique ? Y pensez-vous depuis longtemps ?

En fait, plus que la catastrophe écologique, c’est la puissance de la nature qui me fascine. Sa puissance positive – dans toute sa beauté et son côté nourricier – tout comme sa puissance destructrice. C’est une sidération devant une force que rien n’est capable d’arrêter, qui est à la source de plusieurs de mes romans.

Dans les Forêts vient s’ajouter l’anéantissement total, dont on ne saura jamais d’où il est venu : de la nature ? de l’homme ? C’est une extrapolation de signes minuscules comme la quasi disparition des insectes écrasés sur les pare-brise de voitures, les arbres ici et là qui meurent dans les bois et qu’on ne remarque que deux ou trois ans plus tard.

Je dirais que c’est une peur dans l’air du temps, d’autant plus réaliste que nous avons tous perçu, vu, senti des alertes.

 

L’écho de votre livre bénéficie-t-il de ce climat de fin du monde qui règne dans Paris désertée ? 

Dans la campagne perdue où je vis, si nous ne remplissions pas nos autorisations de déplacement, je dirais que rien n’a changé ou presque. Nous croisons nos voisins, nous sommes dans les jardins, nous nous promenons, dehors il y a à peine moins de monde qu’avant, puisqu’il y avait déjà très peu de monde.

Mais quand je vois Paris désertée, c’est une scène incroyable. Chaque jour je me demande, si l’homme ne réinvestissait pas la ville, combien de temps celle-ci mettrait à s’effondrer. Le temps que l’herbe, les arbres, les lianes perforent le macadam, montent le long des façades d’immeubles, brisent les vitres, entrent dans les maisons, en un mot, effacent les traces de notre passage.

Jamais ces images ne me sont venues tant que Paris était pleine, mais le vide ouvre la porte à ces questions-là il me semble. Alors oui, bien sûr, beaucoup de lecteurs ont fait cet étrange lien entre mon livre et ce qui se passe en ce moment, moins dans le contexte que par les interrogations et les angoisses que cela suscite en nous. Et si la coïncidence des deux peut faire réfléchir, tant mieux.

 

Depuis votre premier roman, votre conception du rôle de l’écrivain s’est-elle modifiée ?

Je dirais qu’elle a été modifiée par les réactions des lecteurs vis-à-vis de mes romans. Je n’imaginais pas à quel point cela jouerait. Mon premier roman, je l’ai écrit pour écrire une histoire, parce que c’était mon rêve depuis toujours. Mais peu à peu, parce qu’un livre fait réagir quelque chose chez le lecteur (il émeut, il fait rire, il fait pleurer, il angoisse, en un mot : il pose des questions), j’ai réalisé que je passais inconsciemment des messages, qu’ils soient reçus ou non. L’histoire et les personnages restent le noyau du livre, mais un livre est bien plus que cela. Je crois que c’est le moment où j’ai glissé du thriller au roman noir, voire au roman : là où on peut entrer dans le cœur du monde, montrer des choses, alerter, interroger, tout en ayant le recul de la fiction.

 

 

Carole Chrétiennot, en 1994, vous avez été avec Frédéric Beigbeder à l’initiative du Prix de Flore qui avait pour objectif de distinguer de jeunes auteurs prometteurs, au talent insolent et original. Puis, en 2007, vous avez été à l’initiative de la création du Prix de la Closerie des Lilas. Comment expliquez-vous votre attachement aux prix littéraires ?

 Un amour inconditionnel de la littérature… La littérature permet à chacun de trouver un monde, son monde et sa place !!! On ne sent plus jamais seul avec un livre. Les prix littéraires ont la vertu de mettre en lumière des auteurs, de les rassurer sur leur talent, de leur permettre de continuer à écrire et à transmettre leurs émotions.

Le Flore et La Closerie portent en eux une part de l’histoire de la culture française. Nous avons voulu créer des prix singuliers liés à l’ADN de ces lieux.

 

Pourquoi avez-vous aimé ce livre ?

Nous lisons pour apprendre, pour s’évader, pour mieux comprendre le monde. J’ai lu ce livre au mois de décembre dernier et depuis ce jour, il ne me quitte pas. Sandrine Collette a eu le talent d’écrire un livre qui nous accompagne, c’est remarquable.

 

Pourquoi avoir créée en 2007 un prix féminin ? La littérature féminine a-t-elle un sens ? Et comment a-t-elle évolué en 13 ans ?

Au fil des années, j’ai pu observer une sous-représentation des femmes dans l’art en général et dans le monde littéraire en particulier. Le Prix de la Closerie des Lilas est une réponse à ce constat. C’est une récompense qui porte la voix des femmes, tant par la constitution du jury que par le choix des romans. En revanche, je ne pense pas qu’il y ait une littérature dite « féminine », la littérature n’a pas de genre, elle est ponctuée par une sensibilité féminine ou masculine…

Il s’agit plus d’une question de représentativité que d’évolution de la littérature féminine, on voit plus d’auteures s’exprimer sur les plateaux de télé, dans la presse littéraire. Mais ce n’est pas parce qu’il y a plus d’écrivaines, c’est juste que peu à peu elles deviennent incontournables, c’est toujours un peu plus laborieux pour les femmes, ça vient d’ailleurs peut-être d’elles, ce culte de l’égo résonne moins fort chez la femme.

 

Comment décerner un prix en plein confinement ?

Comme vous le savez, le Prix de la Closerie des Lilas est constitué d’un jury fondateur (Emmanuelle de Boysson, Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Stéphanie Janicot, Jessica Nelson, Tatiana de Rosnay et moi-même) et d’un jury invité. Cette année nous sommes ravies d’accueillir Lydia Bacrie, Josiane Balasko (présidente), Anne Berest, Isabelle Carré, Zoé Félix et Adèle van Reeth. C’est ce qui rend ce prix si singulier, une vraie vision plurielle

Cette année, nous avons quand même pu nous rencontrer une première fois mais les votes ont dû être réalisés par mails.

Lorsque l’on a su que nous ne pourrions pas nous réunir, le jury fondateur et moi-même avons pris la décision de maintenir le prix et d’organiser nos échanges par mails, on a beaucoup de chance car le jury 2020 est extrêmement investi et a tenu, comme nous, à ce que l’édition 2020 existe.

Les auteures sélectionnées étaient déjà prévenues, donc leurs maisons d’édition aussi. Nous n’allions pas abandonner… Créer un prix littéraire et le faire perdurer est une responsabilité, chacune de nous partage ce respect pour tous les acteurs des métiers du livre et bien entendu des lecteurs !

Je dois dire que le champagne nous a manqué, la ferveur de nos débats aussi mais la passion de la littérature jamais. Et voilà que le Prix de la Closerie des Lilas 2020 a été décerné… et nous espérons pouvoir fêter çà plus tard !!

Vive la littérature, vive la culture.

 

 


Emmanuelle de Boysson, vous êtes une des fondatrices du Prix de la Closerie des Lilas et membre permanent du jury. Pourriez-vous nous rappeler pourquoi vous avez souhaité créer en 2007 un prix féminin ?

L’aventure du Prix de la Closerie des Lilas est d’abord une histoire d’amitié entre une petite bande de romancières et Carole Chrétiennot qui avait l’idée de créer un prix de femmes à La Closerie des Lilas. Entre nous, un même constat : il nous semblait nécessaire d’équilibrer les jurys littéraires, trop souvent composés d’une majorité d’hommes. Nous voulions aussi nous démarquer et aller jusqu’au bout de notre projet : promouvoir la littérature féminine, souvent sous-estimée, à l’exemple du prix anglo-saxon : Orange Prize.

Pendant dix ans, j’ai été présidente du Prix. Aujourd’hui, la présidence change chaque année. En tant que co-fondatrice, je fais partie des six membres permanents et afin de fédérer les anciens membres du jury, nous avons créé, dès l’origine, l’Académie Lilas. Les académiciennes élisent la femme de l’année. Mona Ozouf vient d’être élue et nous en sommes fières.

Tous les ans, je suis épatée par la qualité des échanges au cours de nos réunions de délibération. Les femmes qui font partie du jury se passionnent pour les romans sélectionnés par le comité de lecture et les débats restent des moments forts que l’on aimerait filmer, où chacune prend le temps de défendre ses coups de cœur, de tenter d’influencer les autres !

 

Comment fonctionne le comité de lecture ? Quelle est sa composition ? Comment les réunions se déroulent-elles ?

Chaque année, les cofondatrices du Prix de la Closerie des Lilas, avec la participation des journalistes Anne Nivat et Josyane Savigneau et, en 2020, pour la première fois, de la blogueuse littéraire, Agathe Ruga, se mobilisent pour lire les romans répondant aux critères du Prix (roman francophone publié de janvier à mars, de qualité et grand public, d’une romancière peu connue). Entre novembre et février, nous lisons entre 60 et 80 romans. Après de nombreux échanges, nous établissons une sélection de huit livres. Cette première liste est présentée au jury tournant de l’année, lors de la première réunion. Le rôle du comité de lecture est en ce sens essentiel car il s’agit de découvrir des talents : nous ne gardons pas dans notre sélection des romancières déjà reconnues. En effet, à quoi sert un Prix littéraire, s’il se contente de couronner un auteur déjà célébré ?

Evidemment, nous revendiquons une part de subjectivité, mais nous veillons à garder notre indépendance vis-à-vis des maisons d’édition et nous ne nous permettons pas de défendre les textes des éditeurs qui nous publient. Nous ne sommes pas toujours d’accord et ce sont justement ces divergences qui font notre richesse !

 

En tant qu’auteure, comment vivez-vous la période actuelle de confinement ?  

Même si j’en comprends les raisons, je souffre d’avoir perdu ma liberté. Au début, j’étais pleine d’énergie, j’écrivais beaucoup, je cuisinais, je relisais mes romans préférés, mais avec le temps, je me replie, je me sens moins inspirée, angoissée et je ne supporte plus d’être séparée de mes enfants, de mes amis.

La mort de tant de personnes âgées m’attriste terriblement : chacune est une mémoire de notre temps et je pense aux familles qui n’ont pas pu leur dire au revoir ni aller à leur enterrement. Il y a là quelque chose d’inhumain qui me choque.

De même, je suis très sensible à la violence faite aux enfants et aux femmes, mais aussi au drame des petits commerçants qui vont devoir mettre la clef sous la porte.

Bien sûr, j’admire les soignants qui se battent pour sauver des vies et ceux qui prennent des initiatives de solidarité, mais cette période met en évidence les injustices sociales, les lourdeurs de l’administration, notre dépendance commerciale et notre peu de respect pour l’écologie.

J’espère qu’elle engendrera des changements profonds, bien que je ne sois pas très optimiste.

 

Des entretiens et un dossier réalisés par Anne Bassi, fondatrice de Sachinka et chroniqueuse littéraire d’Opinion Internationale

Alain Jakubowicz : « la Justice n’est pas un produit marketing », 28 mars 2020

Vous avez publié en 2019 un ouvrage dont le titre est emprunté à la célèbre phrase de Mandela : « Je ne perds jamais, soit je gagne, soit j’apprends ». Vous qui avez marqué l’actualité judiciaire depuis plus de trente ans à travers de grandes affaires dont certaines historiques, vous affirmez tout au long du livre votre passion pour le métier d’avocat.  Qu‘est-ce qui guide encore votre passion ?

Alain Jakubowicz : La défense, la capacité d’indignation et l’intolérance à l’injustice sont mes moteurs. Dans le contexte actuel, il y a aussi la révolte contre la « justice » des réseaux sociaux et des chaînes de télé en continu. Il y a un combat à mener pour faire que notre pays reste un Etat de droit pour les libertés et droits fondamentaux. C’est la même foi qui m’anime depuis quarante ans. C’est la foi du charbonnier.

On vous connaissait plutôt connu comme avocat de parties civiles. Avec l’affaire Nordhal Lelandais, on vous voit maintenant à côté d’un accusé assez mal vu du public, au-delà du classique. Vous répondez : « tout le monde a le droit à un avocat ». Mais n’est-ce pas moins facile ?

Je ne suis pas pénaliste au quotidien mais pour moi, la défense pénale reste la quintessence de la profession d’avocat. L’avocat pénaliste doit pouvoir plaider des deux côtés de la barre. Je ne pense pas qu’il faille se spécialiser d’un côté ou de l’autre et je mets la même détermination et conviction quel que soit le côté de la barre où je me trouve.

Vous commencez la troisième partie de votre ouvrage en citant Vincent de Moro-Giafferi : « L’opinion publique, chassez-la, cette intruse, cette prostituée, qui tire le juge par la manche ». Et vous écrivez : « Il fut un temps, pas si lointain ou aucune chaîne de télévision ne se serait autorisée à consacrer une émission à une affaire criminelle avant qu’elle ait été jugée. Celui qui avait l’habitude de « faire entrer l’accusé » sur le service public attendait même que tous les recours soient épuisés avant de s’intéresser à un dossier ».

Vous pointez du doigt le rôle des médias et la violation du secret de l’instruction. Comment traiter l’information pour qu’elle soit compatible avec la notion de procès équitable ? En contrepartie, sans la dénonciation du crime, n’y a-t-il pas un grand risque d’impunité ?

Je n’ai jamais voulu museler la presse. Le rôle des journalistes a toujours été de mener des enquêtes pour informer l’opinion publique, voire pour dénoncer certains faits. Je n’ai rien à redire à cela, certains médias le font parfaitement et ce ne sont pas ceux-là auxquels je pense. Il est vrai que je tiens dans mon livre des propos extrêmement durs sur certains médias et sur leurs méthodes, en portant à leur encontre des accusations graves. Aucun n’a contesté mes propos, aucun ne m’a poursuivi en diffamation. Dont acte.

On parle actuellement de surproduction éditoriale.  Est-elle le signe d’une richesse culturelle ou d’une logique marketing ? Les livres écrits par des avocats sont une catégorie particulière, quels sont ceux qui vous ont inspiré ?

La Justice est hélas devenue un produit marketing. Certains médias l’exploitent dans une logique de profit. Ces gens battent monnaie autour d’affaires criminelles. Il s’agit d’un viol. J’utilise volontairement ce mot. La justice ne veut pas de ça, elle est sidérée et ne sait pas comment réagir. Elle n’ose pas en parler car elle a peur de ces médias qui ont infiniment plus de moyens qu’elle.

Je lis peu de livres écrits par des avocats, sauf ceux de Robert Badinter sur la peine de mort et ses combats. Ses livres sont saisissants, ils sont des passages obligés pour tous les avocats.

Propos recueillis par Anne Bassi

La fille secrète. La chronique littéraire d’Anne Bassi, 9 février 2020

https://www.opinion-internationale.com/2020/02/09/la-fille-secrete-la-chronique-litteraire-danne-bassi_70757.html

A la découverte de trois portraits de femmes dans un premier roman de Shilpi Somaya Gowda au Mercure de France : « La fille secrète ».

1984, Inde, Kavita donne pour la deuxième fois naissance à une fille. La première n’a eu ni le droit d’avoir un prénom, ni le droit de vivre. Pour que sa deuxième fille ait la chance de survivre, Kavita choisit de la confier à un orphelinat. Elle ne pourra jamais l’oublier même après avoir donné naissance à un fils. Il ne se passera pas un jour sans que Kavita ne prie pour que chagrin et sentiment de vide la laissent en paix.

1985, Californie, Somer est Américaine, son mari, Indien. Ils sont tous les deux médecins. Elle a du mal à se résigner à ne jamais pouvoir porter un enfant. Après de nombreuses hésitations, ils adopteront une petite indienne, la fille de Kavita, née un an plus tôt.

Asha est élevée aux Etats-Unis et malgré l’amour de ses parents adoptifs, elle ne comprend pas pourquoi elle a été abandonnée. Les années passent et à l’âge de vingt ans elle partira en Inde à la recherche de ses parents biologiques, de ses origines, de ses racines. Sa quête ne sera pas facile.

A travers deux continents, le lecteur découvre lentement trois personnalités de femmes avec leur fragilité et leurs doutes.

L’auteur a choisi d’explorer plusieurs thèmes : la cruauté de la stérilité, les affres de l’adoption et les répercussions auprès des mères, la construction de l’identité et l’amour des parents pour leurs enfants. Elle décrit subtilement la douleur des mères et celle des filles et souligne avec force la difficulté de naître femme en Inde.

Un premier roman infiniment sensible.

Anne Bassi

Présidente de Sachinka, chroniqueuse littéraire

« Le roman est peut-être le dernier grand espace démocratique » : Karine Tuil, invitée des rencontres littéraires d’Anne Bassi, 14 décembre 2019

https://www.opinion-internationale.com/2019/12/14/le-roman-est-peut-etre-le-dernier-grand-espace-democratique-karine-tuil-invitee-des-rencontres-litteraires-danne-bassi_68944.html

Son roman avait passionné notre chroniqueuse littéraire, Anne Bassi. Karine Tuil, dont le dernier roman (et pas le dernier !), « Les choses humaines » (Gallimard) rafle les prix, répond à nos questions. Une œuvre à lire pendant les fêtes !

Photo Francesca Mantovani

 

Karine Tuil, vous avez été sélectionnée à plusieurs reprises pour le prix Goncourt. C’est finalement votre onzième roman « Les choses humaines » qui est couronné par deux prix : le prix Goncourt des lycéens et le prix Interallié. A quoi attribuez-vous ce succès ? La médiatisation de certaines affaires et le mouvement #Metoo donnent-ils un écho particulier à votre récit et comment ? 

Le succès est toujours mystérieux, mais j’ai constaté qu’il y a eu, très tôt, un intérêt pour le livre. On ne sait jamais, en écrivant, ce qui va toucher le lecteur. Quand j’écris, je suis ma première lectrice, je dois être passionnée par mon sujet pour y consacrer deux, trois ans de ma vie.

Je pense que les lecteurs ont apprécié être placés en position de jurés d’assises ; le livre soulève des questionnements éthiques, moraux mais aussi d’ordre social, sans apporter de réponses claires et multiplie les points de vue, si bien qu’il est devenu une matière à débat. Or, on manque de débat contradictoire dans notre société. Le roman est peut-être le dernier grand espace démocratique. Les lycéens m’ont notamment dit qu’ils avaient étudié des extraits du livre en classe, les plaidoiries, par exemple, mais également qu’ils en avaient beaucoup parlé avec leurs proches : parents et amis. Le livre a donc, peut-être, modestement, avec les armes de la littérature, contribué à la libération de la parole qui est en cours depuis MeToo. J’ai commencé à travailler sur ce texte en juin 2016, bien avant MeToo, et j’ai intégré évidemment des éléments de cette révolution que nous étions en train de vivre. Le livre a été publié à un moment où de nouvelles affaires de viols et d’agressions sexuelles ont été révélées publiquement ; il a donc aussi été porté par l’actualité.

 

Votre livre est inspiré de l’affaire dite « Stanford » révélée en 2015 : un viol commis par un étudiant américain sur une jeune femme. Cette affaire a suscité de nombreuses réactions passionnelles aux États-Unis. Pourquoi avez-vous choisi de consacrer votre livre à ce thème ? Est-ce un choix idéologique ou l’expression de votre sensibilité ?

J’ai eu envie d’écrire sur ce sujet pour plusieurs raisons : je connaissais des personnes qui avaient été agressées sexuellement et qui avaient été très durablement marquées par ce traumatisme qui, parfois, resurgissait après des décennies. Ensuite, j’avais été très choquée par les propos du père de l’accusé qui avait dit au juge que l’on ne pouvait pas détruire la vie de son fils pour « vingt minutes d’action ». C’était d’une violence inouïe pour la victime ! Ces seuls mots justifiaient un livre. A partir de là, dans un premier temps, j’ai voulu raconter l’histoire du point de vue d’une victime mais il y avait déjà de très nombreux livres, des témoignages intéressants. J’ai commencé à m’intéresser au point de vue de l’accusé et de sa famille. D’eux, on ne savait rien. La façon dont ils vivent cet événement. Ce qu’ils pensent. Leur mode de défense. Et puis, à travers ce récit, la question du passage à l’acte se posait : pourquoi, un jour, un être qui a eu un bon parcours est amené à basculer ? Le thème du mal, de la banalité du mal, m’a toujours intéressée.

 

Le lecteur assiste à l’effondrement de la famille Farel, celle de l’accusé. Vous soulignez la mise à l’index par les médias et insistez sur l’ampleur de la résonnance. Quels messages souhaitez-vous faire passer ? 

Ce livre évoque la chute d’une famille médiatique et influente. Le père, notamment, Jean Farel, grand journaliste politique à la télévision, pense qu’il bénéficie d’une certaine immunité. Mais leur parfaite construction sociale va vaciller sous le coup d’une accusation de viol. Je ne souhaitais faire passer aucun message en particulier. Ce qui m’intéresse quand j’écris, c’est la description d’une réalité sociale. Le romancier est un observateur et un témoin de son temps, rien d’autre. Dans ce livre, je décris l’impact des réseaux sociaux, la façon dont le tribunal médiatique tend à se substituer à la justice, mais c’est à chacun d’y trouver sa propre grille de lecture.

 

« La hache qui brise la mer gelée en nous »

 

Votre roman est rythmé par le calendrier judiciaire et le procès. Le lecteur découvre progressivement plusieurs vérités, plusieurs ressentis. Les thèses différentes sont parfaitement défendues par les avocats. Consentement ou contrainte ? Excès ou viol ? La psychologie des personnages est subtilement analysée sans parti pris. Le lecteur peine à se faire une idée et à se positionner. Désiriez-vous l’amener à ne pas céder facilement à ses premiers sentiments et à le confronter à la difficulté de trancher en son âme et conscience ?

Oui, j’aime que le lecteur soit actif et qu’il soit ébranlé dans ses convictions premières. Il est résolument du côté de la victime et puis, tout à coup, par moments, il parvient à se mettre dans la peau de Claire, la mère de l’accusé, ou à ressentir une forme d’empathie pour l’accusé lui-même : il se sent mal à l’aise. Ce sentiment de malaise, je l’ai moi-même ressenti à l’audience. C’est ce que j’attends d’un livre : qu’il soit, comme disait Kafka, « la hache qui brise la mer gelée en nous », que l’on ne soit pas tout à fait le même après l’avoir refermé.

Par ailleurs, la question du point de vue m’intéresse. La mère d’un accusé sera confrontée à un dilemme, elle cherchera à se convaincre de l’innocence de son enfant. Les parents de la victime souffriront de ce déni qui est réel : la plupart des accusés ne veulent pas se percevoir comme des agresseurs car cela entache l’image qu’ils ont d’eux-mêmes.

 

Le lecteur se retrouve dans la posture de juré d’assises. Deux vérités s’affrontent, le tourmentent et lui font ressentir différentes émotions. Y a -t-il de votre part une projection personnelle ? 

J’ai été très marquée par tous ces procès pour viols auxquels j’ai assisté pendant plus de deux ans. Derrière la vérité judiciaire se dévoile une vérité humaine. Un procès raconte les dysfonctionnements de la société mais révèle aussi les failles de chacun – la vulnérabilité de la condition humaine. En tant que femme, citoyenne, auteure et juriste, en tant que mère aussi, je ne pouvais que me sentir intimement concernée par ces sujets universels.

 

Propos recueillis par Anne Bassi

Chroniqueuse littéraire Opinion Internationale et présidente de Sachincka

L’histoire dans l’Histoire. La chronique littéraire d’Anne Bassi, 23 octobre 2019

https://www.opinion-internationale.com/2019/10/23/lhistoire-dans-lhistoire-la-chronique-litteraire-danne-bassi_67999.html

Cet automne, le dernier roman de Sébastien Spitzer, Le cœur battant du monde (Albin Michel), nous questionne sur la filiation, à travers une plongée historique et romanesque dans la capitale de l’Empire le plus puissant de la fin du XIXe siècle. Une histoire dans l’Histoire, émouvante et cruelle, qui touche le lecteur en plein cœur.

Londres, 1860, Charlotte, est irlandaise. Elle fuit la famine de son pays. Elle est enceinte. Après une agression, elle perd son bébé. Un médecin la recueille et peu de temps après, lui confie Freddy, l’enfant illégitime de Karl Marx et de sa bonne. Elle l’aimera comme son propre enfant, volera et se prostituera pour leur survie commune. Sans percer le mystère de sa naissance, Freddy grandit et se construit, grâce à cet amour inconditionnel, au milieu des soubresauts que connaît l’Angleterre.

La capitale du monde occidental est alors en pleine révolution industrielle. Une mutation économique qui change le paysage anglais à grande vitesse. Elle est aussi en proie à des révoltes et des répressions. Adulte, Freddy finira par prendre les armes avec les opprimés d’Irlande et répondra ainsi, sans le savoir, aux préoccupations de son père biologique. Pour autant, il ne le croisera qu’une fois, à travers une vitre : une non-rencontre… Il demeurera dévoué toute sa vie à sa mère adoptive.

La filiation empêchée

Comment un enfant sans modèle identitaire paternel fait-il pour se construire et devenir un homme ? Sans jamais apporter de réponse définitive à ces questions, Sébastien Spitzer créé à travers Freddy un personnage complexe, empreint de douceur et de violence. Charlotte, est une figure maternelle forte, une louve prête à tout pour son fils, une femme de son époque qui tente de survivre dans un monde en crise dominé par les hommes.

Ce thème de la filiation était déjà présent dans le premier roman de Sébastien Spitzer, Ces rêves que l’on piétine (Les éditions de l’Observatoire, 2017) qui mettait en scène les destins parallèles de Magda Goebbels et d’Ava, une petite fille sortant d’un camp de la mort, et marchant avec sa mère vers une destination inconnue. Elles ne se croiseront jamais. Dans ce livre, on apprend que Magda Goebbels a construit sa vie en reniant le second mari de sa mère, Richard Friedländer, un juif allemand qui l’avait pourtant reconnue puis élevée pendant plus de quinze ans. Magda Goebbels, elle, « suicidera » ses propres enfants au moment de la capitulation allemande.

A la Libération, Ava se retrouve être la dernière détentrice d’un rouleau en cuir détenant des lettres de déportés passées de mains en mains. Parmi elles, les lettres merveilleuses et pleines d’amour de Richard Friedländer à sa belle-fille, Magda Goebbels. Des lettres qui peu à peu s’étaient transformées en un appel à l’aide, jamais entendu. Madga Goebbels a refusé de sauver son beau-père du camp de Buchenwald et du sort qui l’attendait. Ava deviendra dépositaire de la mémoire de Richard Friedländer.

Dans les deux livres de Sébastien Spitzer, la question de la transmission occupe une place prépondérante, tout comme celle de la filiation. Deux filiations empêchées ; l’une par le contexte historique de la guerre, l’autre par le choix d’un homme refusant de reconnaître son fils. Et pourtant, malgré cela, d’autres liens se créent, permettant aux enfants de se construire.

Une question lancinante : et si ? Le lecteur peut seulement se demander quelles auraient été les vies d’Ava et de Freddy si le destin les avait frappés autrement.

Sébastien Spitzer part d’éléments réels : le fils caché de Karl Marx et la vie de Magda Goebbels. Le lecteur se laissera porter par la beauté du lien entre l’histoire et la fiction et apprendra certainement dans les deux romans des informations sur la vie de Karl Marx, dépendant de son ami industriel Engels pour financer son travail et sur la vie de Magda Goebbels.

S’appuyant sur un travail très documenté, l’auteur parvient à faire passer un souffle romanesque et à captiver le lecteur. Comme les personnages du roman, nous sommes plongés dans les remugles d’un Londres en pleine mutation. La révolution industrielle, le bruit, la saleté, le mouvement permanent ; la lutte pour la survie économique, les amitiés et l’entraide qui se développent malgré tout. Berlin, les bombardements, les camps d’Auschwitz et Buchenwald et le bunker d’Hitler tiennent le lecteur en haleine et deviennent le décor qui sert de fil rouge au récit. Le lecteur est ainsi transporté par ces voyages historiques et émotionnels.

Il n’y a pas de « morale de l’histoire », et c’est tant mieux. Les personnages font ce qu’ils peuvent pour exister. Aucun manichéisme : l’analyse de leur personnalité et de leur psychologie est subtile. Mention spéciale pour les personnages féminins : l’amour fou de Charlotte pour ce fils perdu, et qui lui est en quelque sorte rendu à travers Freddy. Magda Goebbels, elle, dans sa folie, nie ses origines, son passé, et anéantit son futur.

Comme on reconnaît la patte des grands peintres, on reconnaît celle de Sébastien Spitzer dans les deux romans : un travail historique minutieux, la profondeur des personnages et une écriture sensible réussissant à mêler les thèmes du destin et de la filiation.

Anne Bassi