« Le roman est peut-être le dernier grand espace démocratique » : Karine Tuil, invitée des rencontres littéraires d’Anne Bassi

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Son roman avait passionné notre chroniqueuse littéraire, Anne Bassi. Karine Tuil, dont le dernier roman (et pas le dernier !), « Les choses humaines » (Gallimard) rafle les prix, répond à nos questions. Une œuvre à lire pendant les fêtes !

Photo Francesca Mantovani

 

Karine Tuil, vous avez été sélectionnée à plusieurs reprises pour le prix Goncourt. C’est finalement votre onzième roman « Les choses humaines » qui est couronné par deux prix : le prix Goncourt des lycéens et le prix Interallié. A quoi attribuez-vous ce succès ? La médiatisation de certaines affaires et le mouvement #Metoo donnent-ils un écho particulier à votre récit et comment ? 

Le succès est toujours mystérieux, mais j’ai constaté qu’il y a eu, très tôt, un intérêt pour le livre. On ne sait jamais, en écrivant, ce qui va toucher le lecteur. Quand j’écris, je suis ma première lectrice, je dois être passionnée par mon sujet pour y consacrer deux, trois ans de ma vie.

Je pense que les lecteurs ont apprécié être placés en position de jurés d’assises ; le livre soulève des questionnements éthiques, moraux mais aussi d’ordre social, sans apporter de réponses claires et multiplie les points de vue, si bien qu’il est devenu une matière à débat. Or, on manque de débat contradictoire dans notre société. Le roman est peut-être le dernier grand espace démocratique. Les lycéens m’ont notamment dit qu’ils avaient étudié des extraits du livre en classe, les plaidoiries, par exemple, mais également qu’ils en avaient beaucoup parlé avec leurs proches : parents et amis. Le livre a donc, peut-être, modestement, avec les armes de la littérature, contribué à la libération de la parole qui est en cours depuis MeToo. J’ai commencé à travailler sur ce texte en juin 2016, bien avant MeToo, et j’ai intégré évidemment des éléments de cette révolution que nous étions en train de vivre. Le livre a été publié à un moment où de nouvelles affaires de viols et d’agressions sexuelles ont été révélées publiquement ; il a donc aussi été porté par l’actualité.

 

Votre livre est inspiré de l’affaire dite « Stanford » révélée en 2015 : un viol commis par un étudiant américain sur une jeune femme. Cette affaire a suscité de nombreuses réactions passionnelles aux États-Unis. Pourquoi avez-vous choisi de consacrer votre livre à ce thème ? Est-ce un choix idéologique ou l’expression de votre sensibilité ?

J’ai eu envie d’écrire sur ce sujet pour plusieurs raisons : je connaissais des personnes qui avaient été agressées sexuellement et qui avaient été très durablement marquées par ce traumatisme qui, parfois, resurgissait après des décennies. Ensuite, j’avais été très choquée par les propos du père de l’accusé qui avait dit au juge que l’on ne pouvait pas détruire la vie de son fils pour « vingt minutes d’action ». C’était d’une violence inouïe pour la victime ! Ces seuls mots justifiaient un livre. A partir de là, dans un premier temps, j’ai voulu raconter l’histoire du point de vue d’une victime mais il y avait déjà de très nombreux livres, des témoignages intéressants. J’ai commencé à m’intéresser au point de vue de l’accusé et de sa famille. D’eux, on ne savait rien. La façon dont ils vivent cet événement. Ce qu’ils pensent. Leur mode de défense. Et puis, à travers ce récit, la question du passage à l’acte se posait : pourquoi, un jour, un être qui a eu un bon parcours est amené à basculer ? Le thème du mal, de la banalité du mal, m’a toujours intéressée.

 

Le lecteur assiste à l’effondrement de la famille Farel, celle de l’accusé. Vous soulignez la mise à l’index par les médias et insistez sur l’ampleur de la résonnance. Quels messages souhaitez-vous faire passer ? 

Ce livre évoque la chute d’une famille médiatique et influente. Le père, notamment, Jean Farel, grand journaliste politique à la télévision, pense qu’il bénéficie d’une certaine immunité. Mais leur parfaite construction sociale va vaciller sous le coup d’une accusation de viol. Je ne souhaitais faire passer aucun message en particulier. Ce qui m’intéresse quand j’écris, c’est la description d’une réalité sociale. Le romancier est un observateur et un témoin de son temps, rien d’autre. Dans ce livre, je décris l’impact des réseaux sociaux, la façon dont le tribunal médiatique tend à se substituer à la justice, mais c’est à chacun d’y trouver sa propre grille de lecture.

 

« La hache qui brise la mer gelée en nous »

 

Votre roman est rythmé par le calendrier judiciaire et le procès. Le lecteur découvre progressivement plusieurs vérités, plusieurs ressentis. Les thèses différentes sont parfaitement défendues par les avocats. Consentement ou contrainte ? Excès ou viol ? La psychologie des personnages est subtilement analysée sans parti pris. Le lecteur peine à se faire une idée et à se positionner. Désiriez-vous l’amener à ne pas céder facilement à ses premiers sentiments et à le confronter à la difficulté de trancher en son âme et conscience ?

Oui, j’aime que le lecteur soit actif et qu’il soit ébranlé dans ses convictions premières. Il est résolument du côté de la victime et puis, tout à coup, par moments, il parvient à se mettre dans la peau de Claire, la mère de l’accusé, ou à ressentir une forme d’empathie pour l’accusé lui-même : il se sent mal à l’aise. Ce sentiment de malaise, je l’ai moi-même ressenti à l’audience. C’est ce que j’attends d’un livre : qu’il soit, comme disait Kafka, « la hache qui brise la mer gelée en nous », que l’on ne soit pas tout à fait le même après l’avoir refermé.

Par ailleurs, la question du point de vue m’intéresse. La mère d’un accusé sera confrontée à un dilemme, elle cherchera à se convaincre de l’innocence de son enfant. Les parents de la victime souffriront de ce déni qui est réel : la plupart des accusés ne veulent pas se percevoir comme des agresseurs car cela entache l’image qu’ils ont d’eux-mêmes.

 

Le lecteur se retrouve dans la posture de juré d’assises. Deux vérités s’affrontent, le tourmentent et lui font ressentir différentes émotions. Y a -t-il de votre part une projection personnelle ? 

J’ai été très marquée par tous ces procès pour viols auxquels j’ai assisté pendant plus de deux ans. Derrière la vérité judiciaire se dévoile une vérité humaine. Un procès raconte les dysfonctionnements de la société mais révèle aussi les failles de chacun – la vulnérabilité de la condition humaine. En tant que femme, citoyenne, auteure et juriste, en tant que mère aussi, je ne pouvais que me sentir intimement concernée par ces sujets universels.

 

Propos recueillis par Anne Bassi

Chroniqueuse littéraire Opinion Internationale et présidente de Sachincka

L’histoire dans l’Histoire. La chronique littéraire d’Anne Bassi, 23 octobre 2019

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Cet automne, le dernier roman de Sébastien Spitzer, Le cœur battant du monde (Albin Michel), nous questionne sur la filiation, à travers une plongée historique et romanesque dans la capitale de l’Empire le plus puissant de la fin du XIXe siècle. Une histoire dans l’Histoire, émouvante et cruelle, qui touche le lecteur en plein cœur.

Londres, 1860, Charlotte, est irlandaise. Elle fuit la famine de son pays. Elle est enceinte. Après une agression, elle perd son bébé. Un médecin la recueille et peu de temps après, lui confie Freddy, l’enfant illégitime de Karl Marx et de sa bonne. Elle l’aimera comme son propre enfant, volera et se prostituera pour leur survie commune. Sans percer le mystère de sa naissance, Freddy grandit et se construit, grâce à cet amour inconditionnel, au milieu des soubresauts que connaît l’Angleterre.

La capitale du monde occidental est alors en pleine révolution industrielle. Une mutation économique qui change le paysage anglais à grande vitesse. Elle est aussi en proie à des révoltes et des répressions. Adulte, Freddy finira par prendre les armes avec les opprimés d’Irlande et répondra ainsi, sans le savoir, aux préoccupations de son père biologique. Pour autant, il ne le croisera qu’une fois, à travers une vitre : une non-rencontre… Il demeurera dévoué toute sa vie à sa mère adoptive.

La filiation empêchée

Comment un enfant sans modèle identitaire paternel fait-il pour se construire et devenir un homme ? Sans jamais apporter de réponse définitive à ces questions, Sébastien Spitzer créé à travers Freddy un personnage complexe, empreint de douceur et de violence. Charlotte, est une figure maternelle forte, une louve prête à tout pour son fils, une femme de son époque qui tente de survivre dans un monde en crise dominé par les hommes.

Ce thème de la filiation était déjà présent dans le premier roman de Sébastien Spitzer, Ces rêves que l’on piétine (Les éditions de l’Observatoire, 2017) qui mettait en scène les destins parallèles de Magda Goebbels et d’Ava, une petite fille sortant d’un camp de la mort, et marchant avec sa mère vers une destination inconnue. Elles ne se croiseront jamais. Dans ce livre, on apprend que Magda Goebbels a construit sa vie en reniant le second mari de sa mère, Richard Friedländer, un juif allemand qui l’avait pourtant reconnue puis élevée pendant plus de quinze ans. Magda Goebbels, elle, « suicidera » ses propres enfants au moment de la capitulation allemande.

A la Libération, Ava se retrouve être la dernière détentrice d’un rouleau en cuir détenant des lettres de déportés passées de mains en mains. Parmi elles, les lettres merveilleuses et pleines d’amour de Richard Friedländer à sa belle-fille, Magda Goebbels. Des lettres qui peu à peu s’étaient transformées en un appel à l’aide, jamais entendu. Madga Goebbels a refusé de sauver son beau-père du camp de Buchenwald et du sort qui l’attendait. Ava deviendra dépositaire de la mémoire de Richard Friedländer.

Dans les deux livres de Sébastien Spitzer, la question de la transmission occupe une place prépondérante, tout comme celle de la filiation. Deux filiations empêchées ; l’une par le contexte historique de la guerre, l’autre par le choix d’un homme refusant de reconnaître son fils. Et pourtant, malgré cela, d’autres liens se créent, permettant aux enfants de se construire.

Une question lancinante : et si ? Le lecteur peut seulement se demander quelles auraient été les vies d’Ava et de Freddy si le destin les avait frappés autrement.

Sébastien Spitzer part d’éléments réels : le fils caché de Karl Marx et la vie de Magda Goebbels. Le lecteur se laissera porter par la beauté du lien entre l’histoire et la fiction et apprendra certainement dans les deux romans des informations sur la vie de Karl Marx, dépendant de son ami industriel Engels pour financer son travail et sur la vie de Magda Goebbels.

S’appuyant sur un travail très documenté, l’auteur parvient à faire passer un souffle romanesque et à captiver le lecteur. Comme les personnages du roman, nous sommes plongés dans les remugles d’un Londres en pleine mutation. La révolution industrielle, le bruit, la saleté, le mouvement permanent ; la lutte pour la survie économique, les amitiés et l’entraide qui se développent malgré tout. Berlin, les bombardements, les camps d’Auschwitz et Buchenwald et le bunker d’Hitler tiennent le lecteur en haleine et deviennent le décor qui sert de fil rouge au récit. Le lecteur est ainsi transporté par ces voyages historiques et émotionnels.

Il n’y a pas de « morale de l’histoire », et c’est tant mieux. Les personnages font ce qu’ils peuvent pour exister. Aucun manichéisme : l’analyse de leur personnalité et de leur psychologie est subtile. Mention spéciale pour les personnages féminins : l’amour fou de Charlotte pour ce fils perdu, et qui lui est en quelque sorte rendu à travers Freddy. Magda Goebbels, elle, dans sa folie, nie ses origines, son passé, et anéantit son futur.

Comme on reconnaît la patte des grands peintres, on reconnaît celle de Sébastien Spitzer dans les deux romans : un travail historique minutieux, la profondeur des personnages et une écriture sensible réussissant à mêler les thèmes du destin et de la filiation.

Anne Bassi